2. Un éloge paradoxal
Monologue carnavalesque et sermon parodique, l'œuvre est caractéristique du genre de l'éloge paradoxal cher au rhéteur grec Lucien de Samosate (env. 120-après 180) et à la Renaissance humaniste (Rabelais lui devra beaucoup). Au-delà de la prouesse rhétorique, et du charme de la plaisanterie érudite (le texte est nourri d'allusions littéraires), il s'agit pour Érasme d'exprimer par le badinage une critique souvent hardie de la société civile et religieuse, mais aussi de contribuer librement au renouveau spirituel, hors des formes canoniques de la parole sacerdotale. Le fait de donner la parole à la Folie elle-même permet à Érasme toutes les contradictions et toutes les audaces : la Folie peut tout dire, y compris des vérités ! Son autre trouvaille est d'envisager successivement sous le même nom de stultitia (sottise ou folie) la folie du pécheur – les vices et les passions de l'homme – et celle du croyant – la « bonne nouvelle » de la Rédemption et le pari de la foi. Une lettre d'Érasme à son ami le théologien Martin Dorpius (1515), jointe à l'Éloge de la folie dans certaines éditions, en précise les intentions et la portée polémique : se défendant d'avoir exprimé des ressentiments personnels, Érasme explique qu'il a voulu réformer les mœurs par le rire et il en souligne l'efficacité au service de la vérité ; mais en stigmatisant à nouveau l'orgueil, l'ignorance et les abus du clergé, il s'indigne, ouvertement cette fois, du fossé qui sépare le véritable message de l'Évangile et l'interprétation qu'en donne l'enseignement sclérosé de la scolastique aristotélicienne.
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