4. Sauver sa langue
La trilogie autobiographique est sans doute l'œuvre la plus accessible d'Elias Canetti. Un sommet du genre, qui force le respect par sa sagesse humaniste et le raffinement de sa composition, véritable lieu de mémoire de la culture européenne du xxe siècle où l'on rencontre Karl Kraus et George Grosz, Hermann Broch, Robert Musil, Alma Mahler et Alban Berg, sans parler des figures moins connues qui comptèrent autant, voire plus encore, dans l'existence de l'auteur. L'amour et le respect de la langue, l'ouverture vers autrui qui permet à cette autobiographie de s'affranchir du narcissisme, l'exceptionnelle valeur de témoignage d'un itinéraire qui traverse quelques-uns des plus hauts lieux de l'histoire culturelle de tout un siècle : autant de traits qui font de cet ensemble la meilleure introduction à l'œuvre de Canetti.
Le « traumatisme fondateur » d'une existence qui sera consacrée au culte du langage est raconté au seuil du premier volume de l'autobiographie, La Langue sauvée (1977). L'amant de sa gouvernante dit à l'enfant de deux ans, pour obtenir qu'il fasse silence sur leurs rendez-vous galants : « Fais voir ta langue », sort son canif et déclare : « Maintenant, on va la lui couper. » Canetti raconte sa terreur d'enfant, mais ne l'analyse pas : ce serait affaiblir la magie du souvenir. La force de son écriture autobiographique tient justement à cet équilibre subtil entre l'explicite et le non-dit. L'autre grande crise survient lorsque le petit garçon, à qui sa cousine n'a pas voulu montrer ses cahiers couverts de lettres écrites à l'encre bleue, ne supporte pas qu'elle lui dise : « Tu es trop petit ! Tu ne sais pas encore lire ! », prend une hache et fait mine de vouloir la tuer. « Je crois bien que l'on comprit la très forte attirance que j'éprouvais pour l'écriture : c'étaient des Juifs et ils éprouvaient donc tous un intérêt tout particulier pour „l'écriture“ . » L'enfant a compris que pour sauver sa vie, il faut sauver sa langue.
Le deuxième volume de l'autobiographie, Le F […]
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