2. Questions de frontières
C'est dans le monde entier, en fait, qu'Edward W. Said distingue « des territoires superposés et des histoires enchevêtrées ». En partie à cause de l'impérialisme, toutes les cultures s'interpénètrent et sont hybrides. Mais leurs rapports s'avèrent inégaux, marqués qu'ils sont par l'exaltation ou le dénigrement de fausses essences. « On africanise l'Africain, on orientalise l'Oriental, on occidentalise l'Occidental, on américanise l'Américain, et cela pour l'éternité et sans alternative. » Said, qui cherche « non à séparer mais à réunir », demande : « Y a-t-il moyen de repenser l'expérience impériale en d'autres termes, non compartimentés, pour changer notre regard sur le passé et le présent et notre attitude face à l'avenir ? »
Pour se donner les moyens d'un tel projet, il va chercher à unir sensibilité (aux textes et au vécu de l'autre) et rigueur d'une méthode rationnelle, « laïque », seul fondement possible d'un accord. Dès les années 1970, Said est à la pointe de la grande mutation « rationalisante » des études littéraires aux États-Unis, marquée par l'irruption de la « théorie » qui conduira aux cultural studies. Mais il refuse ce qui pourrait oblitérer la dimension humaine : « Je me sépare de Michel Foucault sur un point : je crois en l'influence déterminante d'écrivains individuels sur le corpus des textes. » Et il montre dans L'Orientalisme l'apport particulier de chaque auteur à la vaste construction « qui tient lieu de l'Orient et s'en tient à distance », pour aboutir aujourd'hui à ce très solide « filet de racisme, de stéréotypes culturels, d'impérialisme politique et d'idéologie déshumanisante qui entoure l'Arabe ou le musulman ».
Dans Culture et impérialisme, Said, esprit musicien, entreprend une lecture « en contrepoint » : il repère dans des textes de Jane Austen, Conrad, Camus ou Kipling la présence, d'abord refoulée et muette, puis de plus en plus prégnante, d'une « autre histoire », qui finit par rendre « inefficaces et inappl […]
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