2. Une consécration théâtrale
Si l'ensemble de l'œuvre d'Albee peut, elle aussi, pour sa part, être envisagée rétrospectivement comme une stratégie globale, le parallèle avec Pinter s'impose à nouveau. Ce sont d'abord des pièces brèves, assez linéaires, des exercices de style d'un auteur qui délimite son territoire et explore le registre de ce qui va devenir sa « petite musique » personnelle. Puis viennent les grandes symphonies du succès, les machines de guerre savamment agencées qui envoient loin leurs ondes. Pour Albee, c'est Qui a peur de Virginia Woolf ?, Tiny Alice, 1964, Délicate Balance (A Delicate Balance, 1966). Le cinéma s'en mêle. Tout un discours critique s'installe autour de l'œuvre, risquant de l'embaumer prématurément. Comment le créateur va-t-il survivre ? C'est là qu'on assiste à un second souffle, à un retour, en pleine possession du savoir-faire, au chant plus ténu du début. Pour Pinter, c'est Landscape et Silence, pour Albee la très pure réussite de Box-Mao-Box (1968), œuvre « achevée » en ce sens, justement, qu'elle ne l'est pas, et ouvre sur le silence qu'elle n'a éloigné qu'un temps. Après les symphonies, le quatuor à cordes. Les voix ne proclament pas, mais proviennent d'une source diffuse, qui semble toute proche de l'oreille de chacun. Libre à nous de recoudre ces fragments, de leur recréer une cohérence, dans ce rêve éveillé où sont touchées les cordes de résonance de notre propre inconscient, de nos désirs enfouis. Théâtre non plus de représentation mais de suggestion, où l'immense cube blanc qui occupe l'espace scénique, dans une absence totale de mouvement, contribue à un effet d'hypnotisme. La scène n'est plus que l'espace-prétexte où se déploient, en contrepoint, des voix qui disent la mémoire et le manque de mémoire, le dialogue s'effaçant pour laisser émerger le plus concret et le plus abstrait à la fois, l'effort toujours vain pour se raccrocher à quelque chose – élan partagé, moment vécu, quelque chose qui affronte le rien avant l'inéluctable victoi […]
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