Pour le grand public, Edward Albee reste avant tout l'auteur de Qui a peur de Virginia Woolf ? (Who's Afraid of Virginia Woolf ?). Cette pièce fut précédée de quelques autres, plus brèves (Zoo Story, Le Tas de sable [The Sandbox], La Mort de Bessie Smith [The Death of Bessie Smith] et Le Rêve de l'Amérique [The American Dream]), mais fut la première à être montée à Broadway, en 1962. Par son succès, elle assura à son auteur la célébrité. Qui a peur de Virginia Woolf ?, dont le titre saugrenu est emprunté à une inscription murale, devait tenir l'affiche quinze mois, être enregistrée sur disques, tournée en film et présentée un peu partout dans le monde (à Stockholm dans une mise en scène d'Ingmar Bergman, ou à Paris dans une mise en scène de l'Italien Franco Zeffirelli). On peut chercher plusieurs raisons au succès d'Albee, qui ne devait faire que se confirmer. La première, la plus évidente peut-être, est qu'il y avait une place à prendre pour acclimater en Amérique ce qu'on a appelé le « théâtre de l'absurde ». Le rôle d'Albee aura été, de ce point de vue, comparable à celui que joua Pinter en Angleterre : enraciner dans un contexte national la remise en cause, par un Beckett ou un Ionesco, du réalisme psychologique et social. Pinter donnait une voix à la poésie de la grande banlieue londonienne, des stations balnéaires désertes ou des modestes pensions de famille un peu inquiétantes qu'on connaissait déjà par Agatha Christie. Albee, quant à lui, rattachera ses dialogues, soigneusement décrochés de la quotidienneté et attentifs aux bizarreries du langage, à une série de traditions et de thèmes proprement américains : la psychanalyse « sauvage » des rapports familiaux, qui met l'accent sur le matriarcat et la dévirilisation sournoise du mâle américain ; la discrimination raciale contre les Noirs ; les forces de mort d'une civilisation cherchant à liquider les non-productifs et les inadaptés. La deuxième chance d'Albee aura été de correspondre à une certaine inquiétude, à une […]
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