2. Une pensée de la relation
L'œuvre de Glissant se construit contre l'isolement et l'aliénation, contre les lacunes de la mémoire et contre les déchirures du tissu social antillais. Le titre d'un de ses essais, Poétique de la relation (1990), a ici valeur de symbole. L'œuvre se veut mise en relation : des hommes au temps et à l'espace, à l'histoire et au paysage ; de la Martinique à ses voisines insulaires comme à l'ensemble américain... La relation devient le concept central de sa pensée et le principe de composition de l'œuvre. Dans l'archipel des livres, chaque ouvrage est relié à tous les autres. Les romans s'organisent en un cycle où réapparaissent les mêmes personnages, leurs parents ou leurs descendants. Les formes diverses – roman, poésie ou essai – échangent figures, motifs et « topoi », métissent les genres et les langues littéraires.
L'intention du poète Glissant a d'abord été de dresser, face à la poésie de Saint-John Perse, qu'il admire, mais dont il récuse les complaisances pour le monde colonial de son enfance, une poésie d'aussi haute facture, d'aussi belle inspiration antillaise, mais non limitée aux « éloges » de l'art de vivre des maîtres blancs. Les Indes sont l'épopée de la traversée en ouest non plus des conquérants chantés dans Vents par le poète guadeloupéen, mais des esclaves transportés par les navires négriers.
Le travail poétique conduit Glissant à méditer, à forger son langage, entre écriture et oralité, en relation au créole, gardant ainsi la trace de l'Histoire, marquant la place du corps social antillais. Dans leur densité minérale ou dans l'élan de leur cri, les poèmes convient à explorer et étreindre l'« innommé pays ». Même quête dans les romans qui donnent à la langue poétique l'espace où se déployer.
Au cœur du massif romanesque, un chef-d'œuvre, Le Quatrième Siècle, rassemble la mythologie antillaise autour des deux figures qui commandent l'inconscient historique antillais : l'esclave de plantation et le « marron ». La construction co […]
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