De Je bâtis ma demeure (1957) au Livre de l'hospitalité (1991), les livres d'Edmond Jabès composent une œuvre ouverte qui mêle poésie et récit, contes et dialogues, pensées et méditations. Loin, cependant, de se perdre dans la multiplicité des approches et des genres, elle y puise sa cohérence. Si elle traverse de grandes questions de notre époque – du judaïsme à la philosophie, de la psychanalyse aux arts plastiques... – c'est pour mieux en épouser et décrire les frontières sans se fixer dans un espace trop particulier. Bien au contraire. Alliant la plus classique des langues à l'écriture la plus inventive, déconstruisant le singulier pour mieux fonder l'universel, elle s'offre à notre liberté de lecture.
1. Du désert au livre
Edmond Jabès est né au Caire le 16 avril 1912. Le registre de l'état civil porte, toutefois, la date du 14 avril. L'écrivain reviendra à différentes reprises dans son œuvre sur cet écart originel, se demandant, en 1969, dans Elya : « Dois-je inconsciemment à cette erreur de calcul, le sentiment que quarante-huit heures m'ont toujours séparé de ma vie ? Les deux jours ajoutés aux miens ne pouvaient être vécus que dans la mort. »
La famille de l'écrivain appartient à la haute bourgeoisie juive du Caire. Les Jabès sont, par tradition, de langue et de culture françaises. À douze ans, le jeune homme perd sa sœur aînée, emportée par la maladie. Il en restera une blessure traumatique qui laissera d'innombrables traces dans l'œuvre. Évoquant l'événement cinquante années plus tard, Jabès parlera « de seconde naissance ou de naissance tout court ».
Dans les années de formation, on soulignera l'importance du désert. Bien avant de devenir une valeur de l'imaginaire, il s'agissait d'abord d'un espace bien réel, aux portes de la ville. Les longues marches erratiques, les nuits passées dans le sable avec une simple couverture, une tentative manquée de traversée feront du désert égyptien le lieu d'une expérience initiatique. Dans l'affrontement du vide, dans la confrontat […]
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