Marcel Duchamp (1887-1968) fait partie du petit cénacle des artistes les plus célèbres du xxe siècle (comprenant aussi Matisse, Picasso ou Mondrian). De lui le grand public connaît au moins un ready-made – généralement le Porte-bouteilles, la Roue de bicyclette ou l'Urinoir –, et, à travers cette œuvre, il pense souvent que l'art moderne peut être tout et n'importe quoi. Voire « du n'importe quoi », comme on l'a écrit récemment à propos de Duchamp, qui est tenu, aujourd'hui encore, pour le grand destructeur de l'art, le principal responsable de la perte des valeurs artistiques. Si le grand public ne connaît pas les tenants et les aboutissants de la démarche de Marcel Duchamp, les spécialistes, qu'ils soient historiens ou critiques d'art, ne connaissent pas non plus les enjeux de ce travail aussi sérieux qu'il est humoristique, aussi complexe qu'il est inutile. Le peu que l'on connaisse et que l'on cite est ainsi trop souvent détaché du reste de l'œuvre, ce qui aboutit le plus souvent à un propos sans consistance. Pour comprendre quelque peu Duchamp, il faut certes l'aborder avec humour et ironie, mais en toute rigueur. Les écrits de Duchamp du signe, réunissant la majorité des notes, textes et entretiens de Duchamp rédigés ou publiés entre 1914 et 1966, sont tout cela à la fois : des descriptions quasi scientifiques qui n'ont apparemment aucun sens, des jeux de mots désopilants qui cachent le sérieux propre à tout jeu véritable.
1. Une machinerie loufoque
Alors que la Boîte de 1914 (ainsi nommée car, dans une boîte fabriquée à cet effet, les notes de Duchamp étaient rangées) comporte peu de textes, parfois repris ultérieurement, la Boîte verte, confectionnée par Duchamp en 1934, compte un grand nombre de brèves ou de longues notices concernant l'une de ses œuvres les plus mystérieuses et les plus fascinantes : La Mariée mise à nu par ses célibataires, même. Cette œuvre, également dénommée Le Grand Verre, réalisée entre 1915 et 1923, ne fut jamais terminée par son auteur, qui dé […]
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