Lorsque paraît son premier recueil en octobre 1953, sous la couverture bleutée des éditions du Mercure de France, Yves Bonnefoy (né en 1923) n'a publié qu'une plaquette, Traité du pianiste (1946). Quelques textes ont paru dans des revues (Les Deux Sœurs, La Part du sable, Troisième Convoi, La Révolution la nuit) qui permettent de situer son premier horizon poétique. Il s'agit moins alors pour lui de donner quitus au surréalisme d'après-guerre – Bonnefoy est de ceux qui, après 1947, assument par l'opposition une exigence de « rupture inaugurale » – que de promouvoir sa métamorphose, au début des années 1950, dans un entourage amical qui désigne d'entrée de jeu le lieu de la parole comme un lieu de pensée et un acte de présence. Des poètes proches de Bataille (Michel Fardoulis-Lagrange) ou de Sade (Gilbert Lély), un surréalisme international et ironique (Georges Henein ou Christian Dotremont), le souvenir de Benjamin Péret, la peinture italienne depuis les primitifs jusqu'à Chirico et la passion de Shakespeare accompagnent dans ces premiers poèmes la naissance d'une voix magistrale, qui allait prendre en cinquante ans une place éminente […]
