2. Une réception entre idéologie et méthodologie
La portée du Contrat se mesure aux controverses passionnées et aux interprétations paradoxales (spiritualiste, hégélienne, marxiste et, avec J. Rawls, néo-contractualiste) que suscita au fil des siècles sa lecture. Condamné et interdit à la vente en France, brûlé à Genève, et obligeant son auteur à l'exil, il fut salué par Kant et Fichte mais repoussé en France par les libéraux, notamment par Benjamin Constant qui voyait dans cette conception de la souveraineté une atteinte à la liberté individuelle. Toutefois, le succès de La Nouvelle Héloïse et les polémiques que soulevèrent les considérations sur la religion contenues dans Émile, éclipsèrent l'ouvrage qui dut attendre la Révolution française pour faire fortune (trente-deux éditions entre 1789 et 1799) et devenir, sous la plume de Robespierre et de Saint-Just, qui en tirèrent une sorte de messianisme social, un véritable objet de culte. Au-delà de cette postérité idéologique et des critiques du dispositif très verrouillé voire totalitaire qu'instaurerait la volonté générale, le Contrat réaffirme le statut méthodologique que prenait déjà l'état de nature dans le second Discours. En effet, il s'agit à travers ce récit mythique, non pas de poser un référent éthique basé sur l'idéalisation nostalgique du bon sauvage, mais bien de développer une axiomatique montrant de façon formelle les avantages individuels et collectifs de la contrainte volontairement consentie face aux effets improductifs qu'engendrent les situations de libre poursuite des intérêts privés. C'est à ce titre que l'ouvrage reste pour beaucoup une expression ancienne et exemplaire des opportunités heuristiques qu'offre au raisonnement sociologique l'introduction de la modélisation.
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