Présent dans les discours les plus divers, le doute n'est pas plus un concept méthodologique qu'un argument pédagogique, à quoi cependant on l'a maintes fois réduit. De Socrate à Descartes, de Montaigne à Lessing et de Kierkegaard à Nietzsche, il transforme le cours d'une réflexion en expérience ; dans un discours en première personne comme dans un dialogue, il ordonne une progression, fait repère, historicise la pensée et rompt le dogmatisme menaçant. Aussi n'est-il jamais premier, jamais terme originaire, mais au contraire réponse, intervention, menace : en cela il correspond à une altérité qui semble essentielle à la pensée. Mais l'expérience originale du doute ne peut se limiter à n'être qu'une simple objection, une question insidieuse, une aporie : elle est immédiatement remise en cause de la totalité de la réflexion, de la démarche même. Le soupçon qu'il fait naître ne porte pas sur un argument, une prémisse du raisonnement mais sur la valeur globale de la réflexion elle-même, sur l'assurance tranquille d'un savoir acquis : la progression du doute peut suivre la progression du raisonnement, elle peut aussi la précéder, exiger un effort préalable : « Maintenant donc que mon esprit est libre de tout soin, et que je me suis procuré un repos assuré dans une paisible solitude, je m'appliquerai sérieusement et avec liberté à détruire toutes mes anciennes opinions » (Descartes). Or cette volonté de détruire n'est chez Descartes que la conséquence d'une découverte préalable : celle de l'incertitude des opinions qu'on lui avait enseignées ; le doute sera ici le moyen de l'épreuve après avoir été sa raison déterminante ; il requiert une autre attention, il mobilise une autre énergie que le questionnement initial de toute réflexion.
Ce type de mise à l'épreuve se trouve de façon très semblable chez Montaigne : le dogmatisme religieux et éthique est l'objet désigné d'un doute qui, une fois reconnue la vanité de l'extrémisme confessionnel, devient l'instrument privilégié de sa destruction. Ainsi le […]
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