4. L'écriture impitoyable
Sade a ressenti très tôt, dès les Cent Vingt Journées et peut-être avant, la nécessité, l'urgence de libérer totalement le langage. Il ne s'agit pas seulement du vocabulaire et du refus, le plus souvent radical, de souscrire aux conventions et aux convenances de son temps. Le style, dans sa totalité, se voit remis en question. Se trouvent, du même coup, bouleversées la notion de genre littéraire, les relations de l'auteur et du lecteur, de l'auteur et de ses personnages : tout ce qui, en fait, constitue l'écriture.
Il fallait d'abord que l'écrivain eût ressenti cette contrainte de l'esthétique de son époque : et tout ce qui chez Sade est du registre de la litote, par exemple Les Crimes de l'amour, a peut-être eu fondamentalement la valeur d'un exercice, d'une prise de conscience de l'obstacle. Il n'aurait pas atteint ce degré de violence s'il n'avait vécu dans une civilisation où les tabous, les interdits foisonnaient, dans le langage comme dans les mœurs.
En définitive, Sade, par son dessein comme par la force de sa pensée philosophique, diffère radicalement des romanciers libertins de son temps : non le clin d'œil au lecteur, mais son agression systématique. Il ne s'agit pas de lui plaire, mais de le forcer. En disant et en écrivant ce que l'on ne doit pas dire, et encore moins écrire, l'écrivain affronte un interdit, et le transgresse, obligeant le lecteur à le suivre dans cette transgression. Du même coup, il remet en question tout le système social, tout le code des signes. Sade est parvenu à métamorphoser l'emprisonnement dans les mots, dans le style de son temps (qui risquait d'être la figure la plus redoutable de la claustration), en une révélation glorieuse et éclatante de ce scandale, de cette déchirure essentielle qu'est l'écriture.
Jean Paulhan a soutenu avec éclat que Sade était masochiste. « Avec cet étrange dédain des artifices littéraires mais cette exigence à tout moment de la vérité, avec cette allure d'un homme qui ne cesserait […]
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