2. Un Don Juan romantique
Héros romantique, révolté contre la société, joueur cynique et cruel, Don Juan Tenorio apparaît, tout d'abord, dans un éclairage diabolique qui révèle son goût pervers du mal pour le mal : « Dans tous les lieux où j'ai été,/ J'ai bousculé toute raison,/ J'ai outragé toute vertu,/ J'ai déjoué toute justice,/ Déshonoré toutes les femmes./ Dans tous les endroits j'ai laissé/ Un souvenir amer de moi./ Rien à mes yeux ne fut sacré. » Mais l'inattendu se produit : l'amour qui a pris feu pour lui dans le cœur d'Inès, comme un incendie, se propage dans le sien : « Non, Inès, ce n'est point Satan/ Qui infuse en moi cet amour ;/ C'est Dieu lui-même qui par toi/ Veut m'attirer à Lui, peut-être./ Oh, non, l'amour qui s'accumule/ Aujourd'hui en mon cœur mortel,/ Ce n'est plus un amour terrestre/ Comme celui que j'ai connu./ Immense, sans merci, vorace/ C'est un incendie qui dévore/ Ce qu'il trouve sur son passage... »
La présence du convive de pierre (le Commandeur, garant de l'honneur), le groupe des femmes abusées, le Séducteur défiant le Mort par qui il reçoit le châtiment constituent les trois invariants, définis par Jean Rousset, qui font du drame de Zorrilla une illustration du mythe de Don Juan. Le caractère invraisemblable de beaucoup de péripéties, notamment la « double mort » des deux héros, n'atténue en rien la remarquable théâtralité de Don Juan Tenorio. Son exceptionnelle popularité doit beaucoup aux rythmes et aux sonorités de la langue, dont l'auteur joue avec virtuosité.
Cependant ce Don Juan romantique, haut en couleur, se distingue de tous les autres par l'intervention d'un personnage, Doña Inès, qui transfigure sa destinée. Zorrilla, à juste titre, en revendiquait l'originalité : « Mon œuvre a une qualité qui la fera durer longtemps sur scène, un génie tutélaire, sur les ailes duquel elle s'élèvera au-dessus des autres Tenorio : la création de ma Doña Inès chrétienne ; les autres Don Juan sont des œuvres païennes ; leurs femmes et leur filles le sont de Vénus et de Bacchus et sœurs de Priape ; ma Doña Inès est la fille d'Ève avant sa sortie du Paradis. » C'est ce miracle de l'amour qui a donné à cette figure de Don Juan sa dimension sacrée.
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