2. Une « pensée polyphonique »
Chostakovitch utilise plus volontiers des motifs que des thèmes ou des mélodies (bien qu'il lui arrive de faire « chanter » de beaux thèmes lyriques), et cela est dû au fait que sa pensée est foncièrement polyphonique ; or, le motif se prête mieux à l'écriture en contrepoint. Les motifs de Chostakovitch, en règle générale, s'étirent sur de longs intervalles (il a l'oreille « instrumentale » ; ainsi l'ut3 et l'ut4 ne représentent pas une octave, mais, pour lui, deux notes totalement différentes) et dessinent des courbes tourmentées et inattendues qui autorisent de multiples modulations.
En ce qui concerne les procédés d'orchestration, il utilise également les données de son oreille instrumentale : volumineuse et chargée dans les moments de paroxysme, l'instrumentation est claire dans son ensemble, et sa couleur doit beaucoup à Tchaïkovski (« Chacune de ses symphonies, chacun de ses opéras sont des leçons d'orchestration ! » a écrit Chostakovitch).
Par ailleurs, c'est un admirateur enthousiaste de Mahler. Comme lui, il est attiré par les grandes fresques, par le volume sonore. Mais le volume sonore n'est-il pas caractéristique des périodes révolutionnaires ou dramatiques – témoins Méhul, Gossec et Lesueur, Berlioz et Wagner, Mahler et Richard Strauss.
Comme Mahler, épris de vérité humaine, considérant le monde avec émerveillement et répulsion, avec amour et horreur, avec un joyeux optimisme et un pessimisme grinçant, il écrit de grandes symphonies (d'une valeur qui n'est pas toujours égale, il faut bien le reconnaître). De même que chez Mahler, le grottesco occupe une place importante dans ses partitions, notamment dans les scherzos : un grottesco dérivé du troisième mouvement de la Symphonie pathétique de Tchaïkovski et de la morbidezza de Mahler (l'« enterrement du chasseur » de la Première Symphonie, le rondo burlesco de la Neuvième, etc) ; mais le grottesco de Chostakovitch est autrement coléreux (surtout dans Katerina Izmaïlova, qui incarne sa propre révolte contre l'obscurantisme), et encore plus personnel, semble-t-il.
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