3. Démons exorcisés
Si, après la guerre, on observe dans sa poésie l'élargissement du sentiment tragique, par suite de sa confrontation avec les réalités du monde, la même évolution se manifeste chez le prosateur, jusqu'alors occupé surtout à noter, dans des récits mi-oniriques mi-réalistes : Soirées ensorcelées (Boszorkányos esték, 1908) ; Fous (Bolondok, 1911) ; Âmes malades (Beteg lelkek, 1912) ; Enchanteurs (Bűbájosok, 1916), d'étranges et cocasses accidents psychologiques. À quelques années d'intervalle, Kosztolányi publia des romans importants dont trois au moins, par l'acuité de la vision, l'authenticité des caractères et la rigueur de la composition, réussirent à transfigurer les thèses freudiennes auxquelles ils devaient servir d'illustration. Admiré par Thomas Mann, Néron le poète sanglant (Néró, a véres költő, 1922) qui « a vécu ce qu'il aurait dû rêver seulement », évoque, dans un cadre historique puissamment ressuscité, la déchéance du poète-acteur dont la frénésie, nourrie par des fantasmagories et par une maîtresse névrosée, entraîne dans sa destruction une société incapable de défendre ses valeurs artistiques et intellectuelles. Symbole redoutable, ici, de l'inconscient en liberté, symbole émouvant, dans Alouette (Pacsirta, 1924), de l'inconscient refoulé : dans l'univers mesquin de la bourgeoisie de province, un couple de retraités prend lentement conscience de la haine que lui inspire le vieillissement d'une fille unique restée célibataire et finit par préférer à ce sentiment avilissant le maintien des apparences dérisoires de la morale conventionnelle. L'issue du conflit latent d'Absolve Domine (1926) est un retour à l'explosion de violence, mais, cette fois-ci, la révolte met ouvertement en question un ordre social inhumain : victime d'humiliations cuisantes, Anna Édes, domestique modèle, finit par assassiner ses maîtres. En se libérant de ses démons – comme plus tard, aussi, par l'invention de son Double (1933), le prestigieux Esti Kornél, dont la bohème n […]
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