5. Le destin, « mouvement éternel, continu et réglé »
Quand la cité grecque disparaît au profit des empires ultérieurs, quand la mesure de l'homme se dérobe à lui-même, quand il faut trouver, dans le chaos qui put faire d'Épictète un esclave et de Marc-Aurèle un empereur, une stature philosophique, c'est le destin qui intervient comme régulateur alors qu'il était dérèglement. Le mouvement réel des choses et du monde est celui des corps matériels : tout est corps, relié à l'éther qui s'épand dans l'univers total. Mais il existe des événements qui sont au mouvement réel ce que la surface est à la profondeur ; incorporels, les événements témoignent de l'existence en se produisant comme actes de langage. Ainsi se pose une double temporalité : celle du temps réel, cyclique, régi par la dilatation et la condensation de l'éther ; et celle du temps superficiel, du devenir où arrivent la vie et la mort de l'homme. Le destin, c'est l'entrecroisement de ces deux temps ; c'est pourquoi la réflexion du stoïcien se consacre à réduire la ponctualité de l'événement tragique à sa dimension réelle, allant de la surface de sa vie à la profondeur de l'éternel retour. La mort n'existe donc qu'en surface ; le destin et la mort, enfin disjoints, permettent au stoïcien de supporter la vie et de s'en abstenir ; cette théorie du destin ne saurait conduire qu'au suicide.
Ainsi, la seule cohérence qui puisse s'accorder à l'idée de destin manifeste encore la puissance de son obscurité. Réponse théâtrale, elle informe toute réflexion sur la mort ; jusqu'à celle de Freud, qui pourtant n'était pas dupe de l'interrogation fondamentale : « D'où viennent les enfants ? » À cette question, Œdipe répond par le mélange et s'avère père et frère de ses enfants. Il est l'impossibilité même de la réponse, et c'est en quoi il est l'incarnation du destin, qui occulte la simple vérité de la naissance.
« Quand s'approche la fin, il ne reste plus d'images du souvenir ; il ne reste plus que des mots...
» ... J'ai été Homère ; bientôt, je serai Personne, comme Ulysse ; bientôt, je serai tout le monde : je serai mort » (J. L. Borges, L'Immortel).
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