2. Le Poète, nouvel Adam
Une autre vie (Another Life, 1973), long cycle autobiographique, commence sur la véranda d'une maison coloniale où « les pages de la mer / sont un livre ouvert par un maître absent / au mitan d'une autre vie ». Le poète déplore que personne n'ait encore écrit les paysages de son enfance : « Des générations entières disparurent sans nom de baptême / pousses cachées dans l'obscurité glauque, forêts / de l'histoire coagulées par l'amnésie. » L'artiste est comme l'enfant privé de son histoire qui porte à son oreille la conque d'où surgissent soudain les gémissements des Africains chargés de force sur les bateaux négriers, les angoisses des Indiens arrachés à leur lointaine Madras. « Dans le palais de la conque, / dans la voile morte de la feuille d'amandier / se nichent tous les voyages. » Avec son ami peintre Gregorias, le poète, enivré par l'ampleur de la tâche, contemple ce monde vierge, jamais encore dépeint et, tel Adam, « donne leur nom aux choses ». Tour à tour saisi de vertige et paralysé par son impuissance, l'artiste creuse la langue, traquant les métaphores mortes et la grandiloquence.
Toujours sombre dans « Names » (Seagrapes, 1976 [Raisins de mer]), le poète ne dispose que d'un bâton « pour tracer nos noms sur le sable / que la mer effaça de nouveau, et nous restâmes indifférents ». Désabusé par ses illusions perdues, Walcott stigmatise dans The Star-Apple Kingdom (1979, Le Royaume du fruit-étoile) les nouveaux politiciens antillais avides de pouvoir et d'argent sale après les indépendances. Malgré « le synode des mouches... la grosse grenouille beuglant en quête de suffrage » (« The Sea is History »), la mer demeure le berceau de l'histoire et l'artiste, détenu dans la « dure prison » de la poésie doit composer inlassablement « ce langage qui passe de main en bouche » (« Forêt d'Europe »).
Devenu professeur à l'université de Boston en 1981, Walcott, qui compte parmi ses proches amis Seamus Heaney et Joseph Brodsky, revient cependant chaque été […]
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