2. L'addiction à la violence
Le corps devient une machine infernale, mais c'est moins l'hypothèse traditionnelle de sa robotisation qui retient Cronenberg que le mélange de la chair vivante et de la matière inerte, dont le final de La Mouche (The Fly, 1986) montre la fusion. Ce coït monstrueux débouchera sur le mouvement plus hypnotique qui berce les personnages de Crash (1996), aux corps meurtris par des prothèses et des cicatrices, s'accouplant dans les voitures dont la tôle, en pénétrant leur chair, a créé des zones de plaisir d'un genre nouveau. Avec cette adaptation du roman de J. G. Ballard, Cronenberg livre son évocation la plus épurée et la plus sourdement violente des pouvoirs de l'image mentale. Le cinéma est devenu pour lui un art des idées, sans cesser d'être un geste d'incarnation suprême, et une mise à l'épreuve du spectateur, une salutaire provocation du regard. Il en donnera un nouvel exemple avec A History of Violence (2005), dont le héros, comme celui de La Mouche, passe par une mutation terrible : de père tranquille, citoyen américain modèle, il devient tueur implacable, dominé par un instinct et des qualités de prédateur. Mais, comme l'être humain souffrait à l'intérieur de l'horrible insecte qu'il était devenu, la sensibilité du héros de A History of Violence se débat avec son inhumanité, cette violence qu'il a cachée, et qui le rattrape en un cruel retour du refoulé (le titre signifie « une histoire » mais aussi « un passé de violence »). Cronenberg pose la question de la liberté de l'individu, déterminé dans sa chair par une pulsion destructrice que sa volonté et sa morale récusent. La violence devient ici une nouvelle forme de toxicomanie dans l'œuvre du cinéaste, fasciné par les processus de l'addiction, et se retourne en tant que telle vers le spectateur : est-il lui aussi dépendant (des images) de la violence, a-t-il à son tour perdu son libre arbitre ?
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