Lorsqu'il déclarait à Francis Crémieux : « Mon cas est très particulier et ne se reproduira pas souvent », Daniel-Henry Kahnweiler avait bien conscience que son expérience était unique dans l'histoire de la culture moderne. Non seulement parce qu'il fut un grand marchand et l'un des rares – avec Vollard et Durand-Ruel, qu'il admirait – à avoir acheté de la peinture invendable dans la certitude absolue qu'elle se vendrait, non seulement parce qu'il fut un éditeur courageux (le premier éditeur d'Apollinaire, d'Artaud, de Leiris, de Max Jacob et de tant d'autres), non seulement encore parce qu'il fut un homme de goût, le soutien financier d'une certaine modernité, mais parce qu'il fut très tôt un militant, un avocat qui prétendait faire sur le vif la théorie de ce qu'il vendait ou voulait vendre.
1. 28, rue Vignon
Daniel-Henry Kahnweiler a toujours conçu son rôle de marchand de manière partisane et propédeutique ; la confiance inaltérable qu'il a en son propre jugement (les doutes sont, chez lui, très rares et tardifs, et toujours liés au sentiment de vieillesse) est celle d'un homme des Lumières : adolescent, il voulait être chef d'orchestre, c'est-à-dire intermédiaire, mais aussi organisateur. La même envie, dit-il, l'a poussé à se faire marchand de tableaux.
Qu'était donc la culture du jeune Kahnweiler, né en 1884 à Mannheim en Allemagne, fils de bourgeois aisé, lorsqu'en 1907, à l'âge de vingt-trois ans, il ouvre à Paris sa première galerie, au 28 de la rue Vignon, avec vingt-cinq mille francs en poche et un an pour réussir, le tout généreusement offert par sa famille – sa galerie, c'est-à-dire la première galerie au monde à prendre un parti quasi exclusif en faveur du cubisme alors à peine naissant ? Sa formation de « financier » allait sans doute l'aider à surmonter les périodes de crises comme les sept ans de « vaches maigres » qui précédèrent le Front populaire – mais c'était précisément pour y échapper qu'il vint à Paris après un séjour forcé à Londres comme secréta […]
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