3. Le travail in situ
L'œuvre de Buren impose dès lors une nouvelle dynamique du regard. La répétition invariable d'un même motif, dont seul le matériau subira quelques changements, a pour l'artiste fonction d'« outil visuel ». Dénuées de tout contenu sémantique intrinsèque, les bandes verticales rejettent l'attention sur le contexte qui les accueille. Depuis les affiches collées clandestinement dans les rues parisiennes en 1967 jusqu'aux drapeaux disposés sur les toits de la capitale à l'occasion d'une exposition du Centre Georges-Pompidou en 1977, c'est dans l'itinérance même du motif que réside l'enjeu d'une œuvre vouée de part en part à mettre en doute l'autonomie de l'objet d'art.
Depuis les années 1980, la reconnaissance internationale du travail de Buren a conduit l'artiste à réaliser un grand nombre de commandes pour des œuvres à caractère permanent, dont la célèbre intervention dans la cour du Palais-Royal à Paris, Les Deux Plateaux (1985-1986), où se joue le rapport controversé de l'art contemporain et du patrimoine classé. Si l'œuvre de Buren s'accommode désormais des circuits classiques d'exposition, c'est toujours pour y inscrire une réflexion sur l'illusion et la dissimulation, via une habile déstabilisation des habitudes perceptives qui révèle les à-côtés de l'exposition. L'apparition de matériaux tels que le verre (transparent ou translucide) et le miroir donne ainsi lieu à de véritables pièges optiques, comme dans l’installation présentée au pavillon français de la quarante-deuxième biennale de Venise (1986), qui tapissait la façade extérieure du bâtiment de bandes de miroir alternées, réfléchissant l'image fragmentée des Giardini.
Dans deux importantes rétrospectives de 1990 (à la Staatsgalerie de Stuttgart) et 1991 (au C.A.P.C.-musée d'Art contemporain de Bordeaux), l'artiste a adapté ses stratégies formelles afin de révéler le lieu à lui-même. À Stuttgart, il a recouvert de bandes colorées les cimaises d'une salle entièrement consacrée à Edward Burne-Jones, tandis qu'à Bordeaux il installait dans la double nef centrale de l'ancien entrepôt qui accueille le musée un spectaculaire plan de miroir incliné, qui renvoyait la structure inversée des arcades marquées pour l'occasion du célèbre motif rayé.
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