La littérature sanskrite comprend un très grand nombre d'œuvres poétiques, rédigées en vers, mais connaît peu d'ouvrages en prose, la prose étant, dans l'Inde ancienne, tenue pour facile, donc inférieure. Elle comporte cependant des contes en prose mêlée de vers (le Panchatantra, le Hitopadesha), quelques traités techniques et même un petit nombre de « romans », dont les deux plus célèbres sont la Kādambarī de Bāna et le Dashakumāra-charita (Daśakumāra-carita), ou Histoire des dix princes, de Daṇḍin.
Ce brahmane, probablement originaire du sud de l'Inde, composa un art poétique réputé, le Miroir des poèmes (Kāvyādarśa), où il reprend et affine les thèmes de Bhārata et de ses successeurs, élaborant toute une théorie du style que les lettrés indiens ne cesseront de commenter pendant plus de dix siècles. Quant au prétendu « roman » des Dix Princes, c'est plutôt une série de « nouvelles » : un jeune prince ayant disparu, neuf de ses compagnons partent à sa recherche et reviennent raconter leurs aventures, une fois que le premier a été retrouvé et qu'il a raconté d'abord sa propre histoire. L'ouvrage est inachevé (ou mutilé) ; on n'en possède que les huit premiers récits. Mais, en l'état, l'œuvre est remarquable, notamment par sa verve, la dextérité avec laquelle l'auteur manie une langue savante (parfois précieuse), le non-conformisme des situations. Ce texte, d'allure picaresque, abonde en anecdotes libertines et en discours frondeurs contre les puissants du moment : brahmanes, souverains, ministres, marchands. Les « marginaux » (prostituées, voleurs, escrocs de tout acabit) sont traités avec faveur, ce qui rattache l'Histoire des dix princes à la tradition du théâtre comique, dont les thèmes sont souvent subversifs. Mais le talent de Daṇḍin a fait de cette œuvre l'un des textes les mieux venus de toute la littérature sanskrite.
Jean VARENNE
Retour en haut



