2. L'univers morbide de la faute
Si l'angoisse de culpabilité affleure à peine dans certaines civilisations, n'y prenant qu'une forme inchoative ou éludée, il se trouve aussi que, dans les cultures généralement marquées de son signe, elle se dissimule bien souvent, hors des limites de sa symptomatologie manifeste, sous le masque des névroses et psychoses les plus diverses. Dans le vivier clinique où il en guette les modalités, Freud repère notamment les reproches qu'on se fait à soi-même dans la névrose obsessionnelle et dans la mélancolie, les résistances de certains malades face à l'éventualité de la guérison, l'inhibition qui porte à se précipiter dans l'échec, la recherche du châtiment par le recours au crime.
C'est principalement dans le cas de l'Homme aux rats que Freud analyse les conflits, terreurs et contradictions internes de la culpabilité obsessionnelle. La répugnance qu'éprouve le patient à l'évocation d'un supplice sadomasochiste, son anxiété paralysante à propos d'une dette impossible à payer, son débat intime entre la crainte (ou plutôt le désir) de la mort du père et un interdit posé par celui-ci s'éclairent lors de la remémoration d'une scène où l'enfant, durement châtié par ce père et se découvrant soudain une sorte de toute-puissance langagière, avait lancé à la face de celui-ci, en guise d'insultes, car il ignorait les jurons classiques, toutes sortes de termes désignant des ustensiles domestiques. En présence de la rage terrible de son fils, expérience en quelque sorte structurante pour celui-ci par la conjonction de la culpabilité avec cette insolite explosion verbale, le père, bouleversé, avait dit : « Ce petit-là deviendra ou bien un grand homme ou bien un grand criminel. » Adulte, l'Homme aux rats, plutôt lâche, sera un obsessionnel torturé principalement par la peur (qui est le retournement d'un désir sous-jacent) que le père et une femme aimée ne soient soumis à un supplice d'une grande cruauté, de cette cruauté et de cette agressivité si fondamental […]
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