Spontanément, l'homme baigne d'absolu sa terre nourricière. Son affectivité, son imagination, son esprit embrassent les parcours des dieux. Ne pouvant faire quelque chose de rien, son inéluctable enracinement dans ce qui existe le presse d'inventer la figure de sa consolation. Il fait parler la nature, tour à tour étrange et redoutable, pour la mettre à sa mesure ; il l'interroge, inventant lui-même, le plus souvent, les réponses ; il la transcrit de façon qu'elle devienne proche de celui qu'elle menace, aimable à celui qui en dépend. Il faudrait penser la pure idée de la relation. Savoir qu'il le faut et savoir qu'on ne peut, telle est la forme du drame humain et, sans doute aussi, telle est la naissance des mythes.
L'isolement de l'être qui pense l'absence le pousse à inventer une logique du monde qui convienne à ses angoisses, à ses espérances. La réalité l'étreint, il crée la signification ; la mort le saisit, il dit sa relation à l'Être suprême. Les mythes ont toujours eu cet aspect de « raison » des dieux : que les dieux changent au travers des croyances, et les raisons suivent ce mouvement du cœur qui évalue la portée de ce qu'il voit, c'est-à-dire les traces de la geste divine. La souveraineté du Dieu créateur n'exclut pas le conflit, son libre dessein ne va pas sans contrariété ; l'Être suprême est pardonnable à la mesure même de l'espoir qu'on imagine en lui. La grande affaire des dieux doit être, portée à l'infini, l'histoire tragique du bien et du mal : là où les faiblesses sont forces, où le relatif est la seule vérité absolue.
Au commencement, le Créateur a toujours cherché quelque chose. De la terre à l'amour, il a construit une demande, il a fait des êtres qui puissent l'attendre. Ainsi la Création a-t-elle une note douloureuse, vieille image de l'enfantement ; elle est un peu mort et anéantissement de Dieu, comme son sacrifice.
Et l'homme se rapproche du créateur. Sa mémoire acquiert une nouvelle fidélité. Sa prise de possession du monde laisse l'étrange lui devenir familier : sa dialectique du mythe à l'idée rejoint celle de l'idée au mythe. Il approche d'un modèle dont il oublie les traits ; semblable au créateur, il prend à son compte la grande affaire des dieux : la créativité, ultime activité de son propre tragique. Et les œuvres, mortelles, appellent à l'incessante interrogation.
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