5. Le grain des mots
La parenté que nous venons d'évoquer entre le temps du récit et celui de la musique, due à une similitude de moyens techniques qui investissent notre « durée concrète » ou, tout au moins, changent son rythme de désespoir, nous invite à examiner de plus près ce vecteur essentiel de la création qu'est l'écriture, c'est-à-dire le lexique, la phonétique, la grammaire et la rhétorique que met en jeu la composition littéraire.
Il est banal de répéter avec Hugo, après tant de poètes, qu'écrire c'est « mettre un bonnet rouge au vieux dictionnaire », tant il est vrai que le choix des mots dans la nécropole du lexique, hissant le mot dans un contexte nouveau, suscite des résonances nouvelles. Écrire, c'est recréer les mots, et Strigélius a beau grossièrement glaner dans son Larousse « soleil » et « cénotaphe », il n'en est pas moins vrai que la fusion des deux mots « soleil sur un cénotaphe » crée une synthèse nouvelle. Le Cimetière marin n'est plus tout à fait le cimetière du Larousse, « lieu où l'on enterre les morts », et la mer entrevue au loin, « toujours recommencée », gagne une dimension d'éternité qui lui restait étrangère (le thème de l'eau évoque plutôt des connotations héraclitéennes). Sans aller, comme le font Raymond Roussel ou les surréalistes, jusqu'à la manipulation gratuite des mots – qui, cependant, suscite elle-même un sens –, le mot, et sa mise en jeu par le phrasé de la syntaxe et l'artifice de la rhétorique, appelle non seulement un sens nouveau dans un nouveau contexte, mais suscite des harmoniques qui échappent quasiment à la littérature pour accéder à l'émotion musicale. Verlaine et La Fontaine excellent dans ce musicalisme ; mais aussi Bossuet par son phrasé cicéronien, ou Racine par le jeu des rimes et les césures de ses alexandrins... « La fille de Minos et de Pasiphaé » est déjà un pur thème de poème symphonique. Valéry nous dit explicitement que le désir d'écrire vient quelquefois d'un certain rythme obsédant qui précède la prise […]
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