4. Les filles de mémoire
La troisième fonction, ou le troisième impératif, de la création littéraire est en effet d'arracher quelque chose d'humain, vécu et écrit par l'homme, aux usures du temps et à la pourriture de la mort. Bien des critiques (G. Poulet, Études sur le temps humain ; J. Pouillon, Temps et roman) se sont penchés sur les singularités de ce « temps » de l'œuvre d'art et de la littérature, qui échappe non seulement au « temps des horloges », dont parlait Bergson, mais aussi à la « durée concrète » qui ronge l'âme au plus profond.
Les structures de l'imaginaire humain, pourtant contradictoires, ont cette fonction commune, qui les hausse au rang de prouesse chevaleresque, de dresser « l'honneur des poètes » contre le temps mortel (G. Durand, Les Structures anthropologiques de l'imaginaire). De même que la création du poète transforme les lieux indifférents en topoi porteurs d'un sens, et l'insignifiance – « tremblante sur les échasses du temps », comme dit Proust – des personnes en personae, de même tout acte littéraire transmue chronos en kairos, c'est-à-dire en instants et en séquences d'instants instauratifs d'un sens. L'écriture, qui permet la lecture et la relecture, place le créateur et son œuvre dans une temporalité qui n'est plus celle des horloges, ni celle du morceau de sucre dans le verre d'eau. Comme le note Georges Poulet à propos de Gide, de Schwob ou de Rimbaud, « l'acte créateur du temps apparaît comme mort du temps lui-même » (Études sur le temps humain) ; et Valéry n'écrit-il pas que le poème est refuge absolu, « objet dégagé du temps » ?
Et d'abord la répétition infinie de la lecture donne à toute littérature le trait même du mythe : à savoir la fameuse « redondance » des séquences et des mythèmes (les éléments constitutifs du mythe). D'où l'efficacité pour l'exégèse d'une méthode de lecture qui se veut « mythocritique » (G. Durand, Figures mythiques et visages de l'œuvre). On peut relire jusqu'à l'incantation l'invitation de Clélia à Fabr […]
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