3. « Une histoire immortelle »
La création littéraire exalte en outre sinon le « héros », du moins le « personnage ». La persona de l'actant littéraire peut aller du plus simple – le masque ou le costume obligé de l'emploi théâtral – au plus complexe, dans le roman psychologique ou dans l'épanchement lyrique de la poésie. Mais chaque fois s'opère une sélection des traits de personnalité, des situations et des actions des personnages (J. Campbell, The Hero with a Thousand Faces). Pas plus qu'un paysage littéraire n'est une photographie géologique, le personnage littéraire n'est un « protocole » de psychologue. C'est le trait typique qui définit par simplification le « caractère », comme le montrent bien les croquis de La Bruyère ; même lorsqu'il s'agit d'incarner dans l'écriture un personnage hésitant, ambigu ou composite, les traits d'hésitation, d'ambiguïté ou de complexité élus par l'œuvre ont à ce point valeur de paradigme que le personnage prend la consistance et la fermeté d'un modèle. Tel Hamlet devant la tombe de Yorick, tel Hans Castorp sur la Montagne magique.
Tout personnage littéraire subit un processus d'immortalisation et se place à l'intérieur d'un récit que la pérennité de l'écriture même rend impérissable et rapproche du mythe (« Le Retour des immortels », op. cit.) : il a une date de naissance puisqu'il émerge avec l'œuvre, mais, son sort étant lié à l'œuvre, il devient comme elle éternel. Pour le personnage littéraire, Werther, Julien Sorel ou Cléopâtre, c'est sa mort qui est fiction et la geste de sa vie qui est exemplaire. Mort, où est ta victoire, si à chaque lecture tu peux te répéter, donc... ressusciter indéfiniment la vie que tu conclues ? Ce pouvoir d'immortalisation n'est pas l'un des moindres moteurs de la création littéraire : le fait que les « écrits restent » pousse certains à écrire au moins un journal intime ou à perpétuer leurs rêves, leurs désirs, leurs peines en des personnages dits de fiction. Comme en a parfaitement conscience le narrateur d […]
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