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CONVERSATIONS AVEC CÉZANNE, livre de Émile Bernard

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2.  Cézanne parle

Cézanne ne lit plus guère les journaux et peste contre les critiques pour leur soumission, leur absence de scrupule et de sincérité. Avec un manque de nuances bougon, il livre de son époque une vision anarchisante et conformiste à la fois. Il se tient à distance de Clemenceau, « éblouissant et mauvais comme une teigne », dont, croyant jusqu'à la dévotion, il abandonne le portrait : « cet homme ne croyait pas en Dieu... Allez faire un portrait avec ça ». Son anti-dreyfusisme ne transparaît qu'allusivement, attisé par sa rancœur pour Zola ; et c'est poussé par Borély qu'il concède à propos de Pissarro un « oui, il était juif... », bien dans l'air du temps.

Pour Cézanne, Platon incarne la philosophie comme Beethoven la musique. Rabelais est un génie, Shakespeare un géant (même s'il encombre la peinture de Delacroix). Mais, pour sa pureté, il préfère Racine, distinguant au fond de ses vers un « ton local, à la Poussin ». À la « boursouflure » d'Hugo, il préfère Baudelaire, sans apprêt, dont « La Charogne » inspire plusieurs études « couillardes ». Souvent, il se projette dans le Frenhofer du Chef-d'œuvre inconnu de Balzac. Dans L'Œuvre (1886), Zola fait écho à cette figure de l'artiste en échec. Le peintre y discerne sa propre caricature : les deux amis d'enfance ne se reverront plus.

En art, Cézanne n'apprécie guère les « primitifs », ni la peinture guindée des « jésuites », ni David, qui « a tué la peinture », et pas davantage Ingres : « ce Dominique est bougrement fort [...] mais il est bien em... ». Il cite Rubens comme son peintre préféré mais revient sans cesse sur les « Vénitiens », surtout sur Tintoret, comme en un autoportrait en filigrane : forçat, fou, souffrant, fiévreux, « chaste et sensuel, brutal et cérébral ». Chez les modernes, il admire Delacroix « la plus belle palette de France », Manet, bien sûr, « le grand » Pissarro et Monet qu'il « ajoute au Louvre ». Mais il tient Van Gogh pour fou et dénigre Gauguin, voleur de sa « petite sensation ».

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La Montagne Sainte-Victoire, P. Cézanne

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