2. Un texte fondateur
Tout en représentant chacun un « type » précis, les pèlerins des Contes sont aussi dotés de vie individuelle, grâce à l'art de Chaucer, expert à animer la rhétorique traditionnelle par son don d'observation, critique mais indulgent. Le paradoxe est que l'écrivain, qui emprunte presque tout à ses prédécesseurs et contemporains, frappe le lecteur par son originalité. Originalité de présentation : il s'agit d'unifier une série de récits grâce à une route de pèlerinage, plus dynamique que les séances du Décameron (1349-1351) de Boccace ou que l'examen de conscience de la Confession de l'amoureux (1383-1390) de John Gower. Chacun ajoute, comme en passant, le détail qui fournit sens à l'ensemble, ou qui surprend et donne à réfléchir. Originalité du fond aussi : Chaucer juxtapose les points de vue. À nous de séparer le grain de la paille.
Chaucer est conscient de sa vocation d'écrivain. Il s'amuse à se mettre en scène, à parodier le roman chevaleresque en vers, si populaire de son temps. Il déploie dans ses Contes sa virtuosité dans tous les genres – roman, fabliau, nouvelle, conte animalier, collection de vies tragiques, pseudo-traité d'alchimie, vie de saint, traité religieux –, alternant rimes plates, strophes de plusieurs types et prose. Chaucer a anglicisé thèmes, types et techniques du Continent : il s'est inspiré notamment du Roman de la Rose, écrit par Guillaume de Louis et Jean de Meung au xiiie siècle, et d'ouvrage de Boccace. La greffe fut si adroite que la souplesse de son style, plus encore que sa richesse, a fondé la tradition poétique anglaise.
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