3. Un interprète du monde hellénique
« Je suis un poète de la vieillesse », disait Cavafy. Et Georges Séféris notait en 1946 : « À partir d'un certain moment que je situe vers 1910, l'œuvre de Cavafy doit être lue et jugée non comme une série de poèmes mais comme un seul poème en cours que la mort arrête. » Une liste chronologique que Cavafy tenait à jour depuis 1891 confirme que 1910 est une date importante pour l'orientation du poète qui s'exhorte lui-même dans Ithaque et dans Le dieu abandonne Antoine. Ce nouvel Ulysse, ce nouvel Antoine constate que le vrai sens de sa vie est la création poétique. La réussite sociale qu'il recherchait viendra peut-être, mais les plaisirs qu'il a goûtés, les excès qu'il a commis, le savoir qu'il a acquis pendant cette poursuite sont des richesses bien supérieures ; tout cela délimite et féconde son domaine poétique. Il découvre toutes les ressources du télescopage historique. En évoquant des personnages qui lui ressemblent ou des événements comparables à ceux d'aujourd'hui, il cherche à condenser l'émotion, à la codifier en quelque sorte. La sagesse d'Ulysse, la dignité d'Antoine, la sagesse et la dignité du poète s'amalgament pour susciter une même émotion, un même rêve, une même sensation. Par là s'exprime la vision que prépare le poète du monde hellénique d'hier et de celui d'aujourd'hui : absence de patrie ; idée nationale très lâche ; pas de traditions qui enchaînent ; même liberté de mœurs et même éthique des sexes. Ainsi, les héritages alexandrin, gréco-romain et byzantin, les richesses longuement amassées par les compilateurs, les grammairiens, les historiens, les sophistes, les orateurs chrétiens et les empereurs historiographes, tout le savoir et toute l'érudition deviennent, filtrés par la sensibilité du poète, une pulsation du passé et du présent indivisibles. Magnésie et Pydna, le sac de Corinthe, grandes défaites antiques de l'hellénisme s'identifient à la poignante tradition populaire du sac d'Andrinople, de la prise de Byzance, de la catastrophe de Smyrne.
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