2. Déviance et charisme
Reste à se demander en quoi consiste cette discipline, qui fait que l'on se conforme à la loi commune. Peut-on se contenter de répondre, comme certains lecteurs pressés de Durkheim, que cette conformité est obtenue en raison de la « contrainte » que la loi, comme tout « fait social », exerce sur les individus ? Invoquer la « contrainte » pour rendre compte de la « conformité » est pure logomachie. On s'apercevra que Durkheim est exempt de ce reproche si l'on veut bien prendre garde que, dès ses premiers écrits, en proclamant la normalité du crime il reconnaissait la liaison étroite entre la conformité et la déviance. Le crime n'est pas seulement « normal » en ce qu'un taux de criminalité est observable avec une fréquence d'une constance impressionnante dans toutes les sociétés. Il faut en effet convenir que chaque société a sa propre liste, et que tel acte tenu ici pour criminel est toléré ailleurs, ou même approuvé : mais au-delà de ce relativisme, Durkheim reconnaît que le scandale qui est inséparable du crime, la violence perpétrée contre les certitudes et les « sentiments forts » de la « conscience collective », remplissent, ou plutôt peuvent remplir, une fonction positive si, grâce aux ébranlements qui les accompagnent, de nouvelles formes sociales et culturelles sont mises au jour. Le « crime » de Socrate ou de Jésus n'a rien à voir avec le meurtre commis par une brute ou par un demeuré mental. Mais le désir de protéger les « héros » et les « saints » de toute contamination avec la troupe des extravagants et des immoraux ne suffit pas à justifier le parti pris de nier que des changements essentiels, au cours de l'histoire, ont été introduits par des mouvements révolutionnaires et par des personnalités hors du commun, tenues à leur époque pour « déviantes », « aberrantes », ou même « monstrueuses » et « criminelles ».
Cette réflexion introduit aux théories de Max Weber sur les individus charismatiques. Les prophètes, les démagogues ne se reconnaissent […]
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