5. Le dehors
Plus qu'un refoulement, la fin du complexe d'Œdipe doit en être la destruction : le processus, dit Freud dans « Le Déclin du complexe d'Œdipe », « équivaut, idéalement exécutée, à une destruction et à une annulation (Aufhebung) du complexe ». Doit. Ce doit (avec ce doigt, le symbole phallique, qui lui sert d'index) marque, non le devoir, qui s'hérite du complexe d'Œdipe avec dans son sillage le sentiment de culpabilité (comme effet de la persistance du désir œdipien dans l'inconscient), mais plus hautement la nécessité (celle justement d'en finir avec l'héritage et le devoir), la nécessité envers laquelle, elle qui est l'envers même de nos sorts, nous sommes toujours en reste. Le reste du père. Ce reste qui s'appelle notre destin, car « le destin aussi n'est finalement qu'une projection tardive du père » (« Dostoïevski et le parricide »). Nous, les fils attardés à ce crépuscule, contemplons encore sur l'écran de l'histoire l'ombre du père : marquant de cette ombre la limite indiscernable, traçant au vide un bord, à la nuit un seuil. « La dernière figure de cette série qui commence aux parents est l'obscure puissance du destin que seul un très petit nombre d'entre nous peut saisir impersonnellement » (« Le Problème économique du masochisme »). Interminable de la série parentale, à l'extrême de laquelle la figure et le nom doivent disparaître, ne laissant que la force pure de la nécessité, la force excessive, invincible, l'Übermacht qui nous broyant au moulin des mots nous ramène à la détresse, à l'absence d'appui, à l'Hilflosigkeit où dès la naissance se perd notre cri. Autre nom de la mort, de la puissance contre laquelle il n'est pas de remède, qui est l'irrémédiable même. (À quoi l'illusion religieuse prétend parer, c'est en cela justement qu'elle est illusion.) Nous, les sans-appui, n'avons d'autre recours et d'autre droit que l'Hilflosigkeit elle-même, et la dignité de notre solitude. Car il faut bien à la fin passer dehors, quitter la maison du père et l'abri de son nom, aller vers le dehors où tout demeure à jamais étranger, vivre dans l'étrangeté inquiétante de l'absence de foyer. « L'homme ne peut pas éternellement rester enfant, il doit à la fin passer dehors, dans la vie hostile » (S. Freud, L'Avenir d'une illusion). Chacun dans la rue foulant la trace de son propre destin.
Mais nul ne peut voir son destin sans mourir.
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