2. Dans les orages de la vie
À vingt ans, Colette épouse en 1893 Henry Gauthier-Villars, dit Willy (1859-1931). C'est un personnage de la vie parisienne. Salué mais discuté, il est répandu dans le monde des lettres et des théâtres. Il a un nom et une réputation que pourrait partager celle qui, durant plus de dix ans, sera Colette Willy. La jeune provinciale s'initie : à l'amour, d'abord, et ce n'est pas sans écœurement, ni rancune contre l'homme. Elle en restera marquée, semble-t-il, pour la vie. Elle fait aussi l'apprentissage du style : c'est l'époque des Claudine qui scandalisent et passionnent une société partagée entre le respect du can't et le désir de jeter les bonnets par-dessus les moulins. Les premiers romans de Colette gardent l'empreinte d'un moment du goût : dans leur style, moins net et nerveux que celui des œuvres postérieures ; dans leur fond parfois pimenté à dessein, mais sans nécessité. Il n'est pas sûr que Colette se soit toujours pliée de bon gré à la rédaction de ce genre d'ouvrages ; elle s'en est expliquée dans un bien curieux volume de souvenirs, Mes apprentissages (1936). En fait, elle découvre surtout la possibilité de conquérir, par la littérature, le bien le plus précieux : la liberté. Le bel animal sait, maintenant, par où il échappera au dompteur.
Il ne saurait être question, cependant, de tirer de la littérature les moyens de subsister : Willy traite pour Colette. Or, pour le couple, la rupture est proche. Elle sera sanctionnée par le divorce (1910). Pour la femme de trente-trois ans, déjà riche d'expérience, une nouvelle vie commence. Durant six ans, comme actrice de mime, elle parcourt la province, en compagnie de Georges Wague. Le parfum du scandale flotte encore autour de sa personne : elle débute au Moulin-Rouge dans un spectacle qui soulève la réprobation. Qu'importe, puisqu'une nouvelle étape est franchie, sur laquelle La Vagabonde (1911) et L'Envers du music-hall (1918) portent témoignage. Ce qu'elle découvre, en ces années, ce n'est pas la vie triste et passionnante des tournées ; à force de s'asseoir à la table de maquillage, elle apprend à juger, comme celui d'une étrangère, le visage qui est devant elle de l'autre côté du miroir. Avec La Vagabonde, Colette poursuit une lucide analyse de soi. Elle pèse les raisons d'un échec, et les moyens d'y parer. Marquée encore par un grave mécompte sentimental, désemparée, elle se connaît et se juge, mais tente de se forger des armes contre son désarroi. En ce sens, Colette continue à élaborer une sagesse.
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