3. La modification des références
La plénitude de l'œuvre de Debussy ne s'explique en grande partie que si l'on considère l'époque qui la vit naître et qui ignorait encore les grands bouleversements sociaux occasionnés par les guerres ; de là, ce porte-à-faux bienheureux qui tout à la fois l'isole et le sacralise. Il reste que Debussy a bouleversé profondément les références ordinaires touchant le beau et le vrai de l'art. Les modifications apportées sont multiples.
• L'art vocal
Au théâtre, par exemple, il a rompu délibérément avec les traditions italiennes et tout le bel canto qu'elles impliquaient. Il emprunte à Wagner un type d'arioso (dont l'origine se trouve déjà dans les cantates de Bach), mais il le lave de tout l'expressionnisme dont le maître de Bayreuth l'avait chargé. Nous nous trouvons devant une déclamation très proche du langage parlé, et qui, prenant ses pouvoirs expressifs dans une retenue extrême devant les ambitus lyriques, se réserve d'admirables échappées dont la rareté et l'opportunité feront toute la puissance. Du reste, Debussy porta toujours un regard soupçonneux vers tout art vocal qui, selon lui, ne réalisait pas une symbiose assez pure entre le poème et la musique. Mais peut-être se soucia-t-il plus qu'on ne le dit, après Pelléas, de l'efficacité d'une conception semblable, et pensa-t-il que la musique pouvait risquer des équivalences et se délivrer des assujettissements trop exclusifs. L'évolution paraît sensible dans les divers cahiers de mélodies qui s'échelonnent sur toute sa carrière. Ils sont très importants, outre leur valeur propre, parce qu'ils ont renouvelé complètement les traditions héritées du lied, ou de l'aria. Debussy a donné naissance à un type nouveau de mélodie française, de structure savante, serrant le texte de très près et créant, avec le piano, un climat d'une étonnante richesse de suggestions.
Il faut noter que Debussy n'est pas un mélodiste, dans le sens ordinaire du terme : il aime peu écrire une ligne accompagnée de formules harmoniques. La voix collabore avec le piano et il est fréquent que celui-ci comporte les éléments linéaires les plus lyriques. Il y a là, dans cette économie de l'expression vocale, et, partant, du rapport humain, une pudeur assez semblable à celle d'Alceste. Une pointe de misanthropie semble éloigner l'art de Debussy de toute forme d'art trop exclusivement soucieuse d'exprimer les « grands thèmes » de l'humanité. Son aristocratie native répugne à ces généralités de mauvais goût.
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