1. La lutte de classes : un credo politique
Postuler que le conflit est un élément constitutif de toute société n'est pas faire preuve d'une audace intellectuelle excessive. Comment, après tout, la machine sociale fonctionnerait-elle sans une « différence de potentiel », sans un déséquilibre interne producteur du mouvement et de l'ordre ? Et comment l'existence individuelle et collective des hommes serait-elle pensable sans la catégorie de la « guerre » ? Mais que ce conflit soit tout entier défini comme « lutte de classes » et que cette affirmation – dépassant largement la constatation empirique que, dans les sociétés industrielles, existent des entités socio-économiques (les classes) que la conscience de leurs intérêts particuliers oppose – devienne principe à partir duquel la totalité du champ social se révèle intelligible, voilà qui nous situe dans un tout autre registre. La croyance que la lutte des classes est le foyer où s'engendrent les caractéristiques d'une société, les lois de son devenir historique et les systèmes symboliques qui organisent la pratique des agents sociaux appelle comme interrogation non pas le degré de pertinence scientifique (nous nous trouvons là, en effet, au-delà de toute vérification possible) mais le type de projet politique qui s'y légitime. L'histoire se voit transformée en un théâtre d'ombres où se joue toujours la même pièce : d'un côté le prolétariat, de l'autre la bourgeoisie ; avant eux, et dans des rôles analogues, l'esclave et son maître, puis le serf et son seigneur. Les costumes changent, l'affrontement demeure, toujours recommencé et toujours identique et duel. Jusqu'à ce moment où s'annonce l'acte final qui voit le triomphe de la classe porteuse du bien ; la réconciliation, avec elle-même, de l'humanité déchirée jusqu'alors ; l'avènement du « règne de la liberté » où les hommes accèdent à la transparence de leur être et à la maîtrise de leur histoire...
Certes, chez Marx, les choses ne sont pas si simples, si elles le furent che […]
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