2. Éloge de la clémence
Tout concourt à faire de la tragédie un succès : une action simple, une unité de temps moins forcée, une unité de lieu (presque complète, puisque Cinna figure en réalité le « camp » des conjurés et le palais d'Auguste), l'emprunt à l'histoire morale antique (le traité de Sénèque, De Clementia – probablement lu par Corneille à partir de Montaigne, Essais I, xxii –, et L'Histoire romaine de l'historien grec Dion Cassius, sans compter le célèbre tu quoque mihi fili de César à Brutus), la progression linéaire de l'action politique et amoureuse, les débats oratoires et plaidoyers, enfin les effets de suspension pour le pathétique.
Par sa clémence, Auguste arrache les masques avec éclat et noblesse, illumine la pièce et met en lumière la vertu. Par le combat des passions mauvaises et par l'expérience de la volonté, celui qui n'était au début de la pièce qu'un tyran d'établissement accède à la souveraineté par un coup de théâtre qui fait l'admiration de tous. Auguste a su se maîtriser, se reconnaître comme souverain par une prise de conscience graduelle. Lorsqu'il est indigné, accablé, prêt à céder sous le poids de sa tyrannie originelle, il prend la décision de pénétrer dans une sphère supérieure par l'exercice de la clémence, entraînant ainsi la conversion des autres. Le monde de la tyrannie bascule dans la souveraineté légitime et les conspirateurs sont pris dans ce nouvel univers illuminé sans qu'il soit nécessaire de les juger ou de trancher sur leur légitimité contradictoire. Corneille conclut donc sa pièce en ne laissant pas le spectateur dans un état de doute.
Cette clôture harmonieuse est rapidement devenue l'image de l'esthétique cornélienne, qui procède par renversement, par péripétie finale et par catastrophe positive : en un mot, par coup de théâtre. L'ensemble de la pièce est organisé à partir de cette fin majestueuse et de la décision d'Auguste, retardée jusqu'à la toute dernière scène (jusqu'au vers 1 693, sur 1 780 vers). L'esprit des spe […]
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