3. Entre kitsch et terreur
Dans la série des Têtes monstrueuses de 1994, aux aspects cubistes, géométriques, certaines aux couleurs rougeâtres évoquant le sang, nous retrouvons souvent le visage de Sherman derrière ces déformations excessives. Mais, dans une série suivante de 1995, qui montre cette fois des masques photographiés de près, dans des tons très sombres, l'artiste disparaît ou plutôt se fond si bien dans les accessoires utilisés que l'on se demande ce qu'il reste de Cindy Sherman. Cela a-t-il d'ailleurs une importance ? Il est vrai que, à force de vouloir retrouver le corps ou le visage de l'artiste sous d'innombrables déguisements, l'attitude du spectateur a très souvent été déjouée par Cindy Sherman qui laisse pourtant toujours quelques traces de sa présence, même s'il s'agit dans ces cas-là de références directes à d'autres photographies ou de citations détournées. On peut assurément relier, par exemple, ces récentes séries, à celles réalisées en 2000, où l'on voyait Cindy Sherman sous des maquillages outranciers, adoptant les postures de personnages excentriques que l'on rencontre dans la société féminine américaine, avec leurs liftings, leurs accoutrements ridicules. Mais les transformations réelles évoquées par Sherman dans ses propres exagérations ne font que révéler encore plus les artifices assumés, le faux, le clinquant, au point que le maquillage et le travestissement de ses photographies produisent, paradoxalement, de puissants effets de réel, comme s'il s'agissait là de documents, et non de fictions, représentant une certaine classe de femmes américaines contemporaines.
Avec la pleine conscience du caractère tragi-comique de ses masques successifs et, à travers eux, des travestissements concrets qui s'opèrent dans une culture, les séries de 2003-2004 nous montrent à nouveau Cindy Sherman, facilement identifiables, sous des costumes et des maquillages de clowns. Ils sont, là aussi, si surchargés, que cela oscille entre le kitsch et le pathétique, en leur donnant un aspect terrifiant. L'autodérision de l'artiste atteint ici un point culminant, car nous avons cette fois une empathie non pour des personnages inventés, fictionnels, mais pour l'actrice qu'est Cindy Sherman.
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