2. Le jeu avec le temps
La même année 1962, en contraste apparent avec cette investigation sur le présent immédiat, un film insolite, La Jetée, se pose sans tapage en rupture avec l'esprit du temps (la nouvelle vague), les formats commerciaux (il s'agit d'un court-métrage), le genre choisi (la science-fiction). Construit à base de photographies, ce petit film déconcerte la critique traditionnelle, mais fascine davantage encore tout un public de cinéphiles, qui lui assurera une renommée persistante. La Jetée est une plongée dans l'inconscient, dans la mémoire d'une génération marquée par ses images d'enfance ; c'est en même temps une vision pessimiste de l'avenir lointain de l'humanité, dévastée par une troisième guerre mondiale avant d'être stérilisée par sa quête de la perfection absolue. Maniement subtil des paradoxes de la mémoire et du temps, le film suscitera de multiples interprétations de la part de psychanalystes, de philosophes, et même de physiciens. Vingt ans plus tard, dans Sans soleil (1982), puis avec Immemory, Marker révélera quelques-unes des sources de son inspiration, entre Hitchcock et Proust, son obsession de la mémoire et sa conception poétique de l'espace-temps.
De 1962 à 1967, Marker recommence à voyager. Il découvre le pays qui ne cessera par la suite de le fasciner : le Japon (Le Mystère Koumiko, 1966). Il fait un bilan de ses voyages, rassemblant ses photographies dans un film : Si j'avais quatre dromadaires, 1966, est une esquisse prémonitoire d'Immemory, réaffirmant la place que tient l'image arrêtée dans sa conception du temps.
En attendant de devenir un « tiers-mondiste du temps » (avec Sans soleil), il reste, de 1967 à 1977, un tiers-mondiste atypique, et un militant que rien, sauf le talent, ne semble distinguer du cinéma des révoltés de 1968, enthousiasmés par l'irruption de la vidéo légère, fille du cinéma direct. Aux côtés des ouvriers qu'il incite à faire eux-mêmes leurs films (Classe de lutte, 1969-1970), il intervient surtout en conseiller, en produc […]
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