2. « Les Liaisons dangereuses »
• Une œuvre test
Les Liaisons sont un chef-d'œuvre énigmatique. Qu'a voulu démontrer l'auteur ? Il porte un masque, et il nous dit d'entrée qu'il porte un masque, pour que nous ne sachions plus, en définitive, s'il porte un masque : un « Avertissement » prévient : « Ce n'est qu'un roman », et la préface qui le double garantit que ce recueil de lettres est authentique. Ce dédoublement caractérisera l'art de Laclos. Honnête homme par excellence ? Mais peut-être, par cela même, romancier d'un livre pervers, prêchi-prêchant l'utilité de « dévoiler les moyens » qu'emploient les corrupteurs, pour mieux s'octroyer le droit d'« observer, sentir et peindre », selon sa définition du romancier, le trouble de la présidente de Tourvel prise aux rets de ses liaisons dangereuses.
En doute sur les intentions de l'auteur, il convient de consulter l'œuvre seule. Que signifie-t-elle ? La signification du Père Goriot ou de Madame Bovary ne se prête guère à des interprétations aussi contrastées que celles – horreur ou extase – dont les Liaisons sont l'épreuve, chacun s'y projetant, comme dans le test de Rorschach : Grimm, sa prudence cauteleuse à l'égard de la bonne compagnie ; La Harpe, sa hargne de réactionnaire ; Musset, sa suffisance de dandy romantique qui rabaisse Valmont au-dessous de Lovelace ; Baudelaire, son satanisme ; Giraudoux, tendre racinien, son hermaphrodisme du couple tragique ; Malraux, sa mythologie de la volonté ; Vailland, son petit catéchisme de crypto-roué communiste ; Dominique Aury, son espoir de libérer la femme ; pour ne rien dire de tous ceux – Sainte-Beuve, Lanson, etc. – qui préfèrent la consigne du silence sur cet ouvrage interdit de 1815 à 1875.
L'énigme ne vient pas de l'anecdote. Presque du feuilleton : deux complices, deux séducteurs, chacun à la manière de son sexe selon les mœurs du temps ; elle, la marquise de Merteuil, en se dissimulant – Tartuffe femelle, pour Baudelaire ; lui, le vicomte de Valmont, en fanfaronnant, se vengent à pervertir Cécile de Volanges, une innocente de quinze ans ; entre-temps, Valmont parvient encore à déshonorer la vertu même, la présidente de Tourvel qui en meurt, et, tandis qu'il se fait tuer en duel, sa complice, trahie, ruinée, défigurée par la petite vérole, quitte la France.
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