3. L'art de Parker
Si Charlie Parker peut être qualifié de révolutionnaire, le terme n'a pas toute la force qu'il prend lorsque l'on parle, par exemple, d'Arnold Schönberg. Comme le constate André Hodeir, « sa phrase, moins diatonique que celle d'un Lester Young, épouse souvent les prolongements des accords ». En effet, après avoir réalisé une synthèse des éléments mélodiques et expressifs du blues de Kansas City, Charlie Parker nous donne une interprétation libre des schémas harmoniques du jazz traditionnel. Il ne fait pas table rase du passé et il ne se lance pas dans l'inconnu, mais donne une extension inouïe à une somme culturelle traditionnelle. Tout d'abord il confère au jazz un univers tonal très élargi, et cultive les glissements mélodico-harmoniques par goût des accords inédits, la pratique d'un chromatisme exacerbé, et l'utilisation permanente d'accords de passage. La dissonance, sans être favorisée, n'est pas évitée. La rythmique de Parker se fonde essentiellement sur la décomposition du temps. Les valeurs brèves prennent chez lui une importance considérable. Si sa technique lui permet des tempos ultra-rapides, le trait volubile qu'il affectionne tant n'est pas pour lui simple fantaisie décorative ni remplissage gratuit. Il s'agit d'une véritable esthétique du tumulte, Parker se lançant parfois dans un débit haché et cahoté (Koko, Salt Peanuts, Leap Frog), d'une glorification du mouvement, de l'envolée lyrique. L'accentuation de sa phrase – quel qu'en soit le tempo – s'appuie tantôt sur le temps, tantôt à l'intérieur du tempo. Les accents épousent fidèlement les contours de la mélodie, en exploitent toutes les différences d'intensité. Parfois, Parker suggère suffisamment certaines notes pour que l'oreille les entende sans qu'elles soient effectivement jouées. Le silence lui-même n'est plus recherché comme simple moyen d'aérer le discours musical, mais comme élément expressif intégré à un langage, appelant le contrepoint rythmique ou la réplique d'un partenaire. Ses ponctuations […]
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