En plus d'une des sensibilités musicales les plus fines de sa génération, Charles Gounod a tous les dons. C'est aussi un penseur d'une remarquable culture et de l'esprit le plus délié, sans parler de son goût très vif pour la peinture. Il eut la chance de vivre longtemps et de jouir de sa propre gloire. Il aura assisté avec sérénité aux métamorphoses du goût musical de ses contemporains. Vilipendé à ses débuts comme disciple de Wagner, les jeunes wagnériens le mépriseront dans sa vieillesse au nom de leur idole.
1. Un musicien à contre-courant
Il faut faire effort, maintenant que son œuvre est devenue familière, pour mesurer l'originalité de Gounod. La musique française semblait à son déclin. Il n'y avait d'oreilles que pour la musique italienne, et les « happy few » s'enivraient des prouesses vocales que dispensaient avec largesse les chanteurs ultramontains – virtuoses du bel canto. La mélodie régnait et n'était au vrai qu'un motif facile à mémoriser. Le bourgeois, infaillible arbitre en matière d'art, se donnait des illusions de grande et terrible musique avec Robert le Diable et Les Huguenots, frissonnant aux accents outranciers et frelatés de Meyerbeer cependant qu'il méprisait ou ignorait Berlioz. L'Opéra-Comique également avait ses faveurs où un romantisme bien ouaté et le plus souvent fade s'exprimait dans les ouvrages déjà classiques de Boieldieu et d'Hérold, d'Auber et d'Adam, « le premier des hommes et le dernier des musiciens » comme le définit Chabrier. À l'exception de quelques amateurs et professionnels qui, très confidentiellement, chérissaient les grands Allemands, de Bach à Beethoven, ou s'intéressaient aux maîtres de la Renaissance grâce aux efforts que poursuivait en leur faveur le prince de la Moskova, la vie musicale était exclusivement accaparée par la scène. Hors d'elle, point de salut. Gounod, dans sa jeunesse, plutôt attiré par la musique religieuse et symphonique à laquelle il revint plus tard, fut bien obligé d'écrire pour la scène. « Pour un compositeur, dit-il, il n'y a g […]
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