Peu d'écrivains, romanciers ou poètes, ont été moins secrets que Ramuz. Et pourtant, que d'erreurs de jugement, que de fausses interprétations de son écriture, de l'esprit de ses récits, de l'âme de ses personnages ! Des personnages dont il dressait la généalogie avec méticulosité avant de leur donner vie. Mais, dès la première réflexion, ce paradoxe s'explique et se justifie : les romanciers, de Balzac à Mauriac, de Zola à Aragon, attaquent leur sujet, être ou chose, de front, avec la finesse de style, l'élégance de mots, parfois la violence qui leur sont propres et étayent leur renom. Ramuz, lui, fait le contour des personnes, des objets, des paysages, avec un gros crayon. Il s'applique, il appuie, il repasse plusieurs fois la mine dans le sillon, ou à côté. Et ce gros crayon d'écolier fait penser à ses vêtements de drap épais, rugueux, à ses bottines de paysan mal endimanché, à son chapeau rond de vigneron. Et que l'on ne croie pas qu'il emprunte une forme pour s'identifier. Il est lui-même, voilà tout, avec ses cheveux drus plantés bas, sa large moustache, ses traits épais sur un faciès d'une anguleuse maigreur.
Il y a un introspectif en lui, à la fois convaincu et inquiet, mais il appartient au philosophe, au moraliste, donc au penseur, et non au romancier, c'est-à-dire au poète. C'est d'ailleurs dans le Journal (1945) qu'on le rencontre le plus fréquemment, et logiquement. Sur ce point, l'année 1908 (le temps des Circonstances de la vie, du Village dans la montagne, de Jean-Luc persécuté) est décisive et révélatrice. Le 24 août : « Je vois clairement mon instinct : faire de la poésie avec de l'analyse. Plus que jamais aujourd'hui, je vois la puissance et la beauté des idées simples. Je ne me laisserai pas embrigader. » Le 4 octobre : « La grande beauté des choses autour de moi, et moi sec. Un style à articulations courtes comme les mailles d'une cotte de manière à s'appliquer exactement sur les mouvements de la pensée. »
Pendant six ans, à Paris et à Lausanne, Ramuz se cherche. Brusquement, il […]
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