6. Le roman esquivé
On a pu s'étonner que Baudelaire, admirateur d'Edgar Poe, mais aussi de Hoffmann et de Balzac, ait peu produit en matière de littérature narrative. Pourtant, il a médité sur les problèmes du roman, distinguant par exemple entre les « romanciers forts » et les « romanciers curieux » quand il a présenté sa traduction de La Révélation magnétique de Poe aux lecteurs de La Liberté de penser le 15 juillet 1848. On pourrait tirer de ce texte et d'autres les éléments d'une poétique baudelairienne du roman.
Mais que reste-t-il des projets inaboutis qu'il a eus ? Le Jeune Enchanteur (1846), longtemps tenu pour une œuvre originale, n'est que la traduction d'un texte anglais découvert dans un keepsake et probablement dû au révérend Croly. Seule La Fanfarlo échappe à ce qui ne serait qu'une absence du roman dans l'œuvre de Baudelaire. Publiée en 1847 dans le Bulletin de la Société des gens de lettres, cette nouvelle est encore signée Charles Defayis. Samuel Cramer, le protagoniste, est immédiatement présenté comme « l'homme de belles œuvres ratées », victime du dieu de l'impuissance. Baudelaire, qui s'est dépeint sous ces traits, connaît les affres d'une telle impuissance en matière de récit et de roman.
On a conservé de lui des listes de titres et canevas de romans et de nouvelles. L'un de ces projets, Le Marquis invisible, est considéré par lui-même comme très important. La Ciguë islandaise revient avec insistance. Il envisage un roman sur les Derniers Hommes, où l'on retrouverait en eux et autour d'eux « les mêmes vices qu'autrefois ». L'Automate semble dans le sillage de Poe. Et on voit reparaître ou apparaître la Sisina des Fleurs du mal, ce qui prouve qu'il n'y a pas de rupture absolue entre l'œuvre poétique de Baudelaire et ses projets romanesques. D'une manière générale, il veut « trouver des aventures horribles, étranges, à travers les capitales ».
Claude Pichois a fait observer que, pour un certain nombre de sujets, Baudelaire semble avoir hésité entre le genre du poème […]
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