3. L'expérience du miroir
L'horreur pourtant peut être sympathique, comme le suggère le titre paradoxal d'un poème probablement composé à Honfleur, publié le 15 octobre 1860 dans L'Artiste et appelé à devenir la pièce LXXXII de la première section, la plus longue, « Spleen et Idéal », allongée encore dans l'édition de 1861. La peur de soi ne va pas sans fascination. Après deux quatrains en forme de question et de réponse, les deux tercets font place à une expérience qui dans la vie intérieure et dans la poésie de Baudelaire occupe une place considérable, l'expérience du miroir :
Cieux déchirés comme des grèves,
En vous se mire mon orgueil ;
Vos vastes nuages en deuil
Sont les corbillards de mes rêves,
Et vos lueurs sont le reflet
De l'Enfer où mon cœur se plaît.
Si l'image des miroirs jumeaux est discrètement lumineuse dans « La Mort des amants », le miroir où se contemple l'individu seul est autrement inquiétant. Celui qui se punit lui-même, « L'Héautontimorouménos », s'y découvre en proie à l'ironie vorace, donc à l'autodérision : il la découvre dans sa voix, dans son sang, et il finit par se considérer dans « le sinistre miroir / Où la mégère se regarde ». C'est dire qu'il s'identifie à Mégère, l'une des Érinyes grecques, l'une des Furies latines, figure effrayante de la vengeance. Lui-même se poursuit, se torture ; il est à la fois le bourreau et la victime du châtiment infernal dans l'enfer de ce miroir, qui est aussi l'enfer de l'œuvre vengeresse.
Le motif parvient à son expression la plus complète dans le poème suivant, « L'Irrémédiable », qui réunit divers emblèmes illustrant la conscience. Elle a pénétré en l'homme depuis la chute d'Adam et Ève. Elle est rendue plus insidieuse et plus pénétrante par la présence ironique, lucide et cruelle, qu'elle constitue. Ce n'est d'ailleurs pas tant la conscience du mal que la conscience dans le Mal, et le poème s'achève sur cette expression :
Tête-à-tête sombre et limpide
Qu'un cœur devenu son miroir !
Puits de Vérité, clair et noir,
Où tremble une étoile livide,
Un phare […]
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