3. Le « savant » et le « juge »
C'est en enseignant, à Lausanne, en 1837-1838, l'histoire de Port-Royal que Sainte-Beuve découvre comment la critique et l'histoire littéraires pourraient servir à l'édification d'une « histoire naturelle morale » et qu'il baptise « science littéraire » la détermination et le classement, à partir de documents, littéraires ou non, des « familles naturelles d'esprits ». Cette entreprise lui paraît impossible à mener à bien dans un monde où sévit le mercantilisme littéraire. Ce n'est donc pas assez d'observer et de classer, il faudrait aussi pouvoir juger et dénoncer la décadence d'une littérature gâtée par « l'industrie », par l'abus des couleurs, la grandiloquence et le faux. Ce nouvel exercice d'une critique fondée sur les arrêts du bon goût apparaît clandestinement dans les Chroniques parisiennes que Sainte-Beuve écrit pour la Revue suisse de Lausanne (1843-1845).
Passés les remous et les alertes de la révolution de 1848 (qui l'ont obligé à un second exil, à Liège, et lui ont donné l'occasion de dire son mot sur la fausse grandeur du « père » des romantiques dans le cours sur Chateaubriand et son groupe littéraire), Sainte-Beuve se réjouit de la victoire de l'ordre moral et social, qui rend à nouveau possible l'exercice d'une critique discréditée par l'anarchie de la littérature industrielle.
Les causeries hebdomadaires qu'il commence en 1849 et poursuit quasi officiellement au Moniteur à partir de 1852 et jusqu'à sa mort à Paris apparaissent comme une entreprise de police littéraire. Face aux dangers de corruption : romantisme et révolution, il importe de défendre la tradition. « Le critique, assure-t-il, n'est qu'un homme qui sait lire et qui apprend à lire aux autres. » Fausse modestie d'un critique dogmatique qui veut inculquer la supériorité d'un certain classicisme, ignorant les frontières et les préjugés, mais respectueux de la mesure et du bon sens.
Cette magistrature critique se déguise toujours derrière des alibis scientifiques, résumés da […]
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