Fils naturel de la reine Hortense et du comte de Flahaut, demi-frère du futur Napoléon III, Morny a une illustre origine, qui l'a sans doute moins servi que son intelligence et son cynisme. Sa carrière commence à se dessiner sous la monarchie de Juillet ; il est d'abord un brillant officier et participe à la conquête de l'Algérie. À partir de 1838, il se lance dans l'industrie et achète aux environs de Clermont une grande entreprise pour la fabrication du sucre de betterave. Élu député du Puy-de-Dôme en 1842, il soutient le ministère Guizot, tout en s'inquiétant de l'immobilisme de sa politique. En janvier 1848, il publie dans La Revue des Deux Mondes un article remarquable qui atteste qu'il a clairement senti la montée des périls. Au fond de lui-même, il sera toujours marqué par le régime où il a commencé sa carrière politique et restera orléaniste sinon par fidélité, du moins de tendances. Réélu en 1849, sous les auspices du comité conservateur de la rue de Poitiers, il entre en contact avec Louis-Napoléon, qui semble avoir apprécié ses qualités plus qu'aimé sa personne. Il pousse le président au coup d'État du 2 décembre 1851 et, comme ministre de l'Intérieur, assure, par son sang-froid et sa détermination, le succès de la tentative. Il abandonne, en 1852, le ministère au moment de la confiscation des biens de la famille d'Orléans, mais, en 1854, il devient président du corps législatif. De 1856 à 1857, il représente fastueusement la France en Russie, puis il est à nouveau président du corps législatif jusqu'à sa mort. Le même homme qui a incité Napoléon III à adopter des solutions radicales et autoritaires engage de plus en plus l'empereur à des concessions libérales, protège Émile Ollivier, lui fait confier le rapport sur la loi sur les coalitions. Comme l'a écrit Émile Ollivier, il veut faire « oublier son coup d'État par un coup d'État libéral ». Le duc de Morny a laissé de lui-même une image contradictoire, celle d'un homme d'État sûr de lui, d'un homme d'argent présent dans de nombreuses entreprises capitalistes (« Morny est dans l'affaire », disait-on), peu délicat sur les moyens de s'enrichir, enfin l'image d'un mondain s'intéressant aux courses, au petit théâtre, composant lui-même des pièces, collectionnant des tableaux, lançant Deauville et Sarah Bernhardt, protégeant Alphonse Daudet, qui l'a dépeint dans Le Nabab, et Ludovic Halévy, représentant le côté le plus brillant et le plus léger de la « dolce vita » impériale. C'est Victor Hugo qui a le mieux exprimé les divers aspects du personnage : « Poussant la littérature jusqu'au vaudeville et la politique jusqu'à la tragédie ; tueur, ayant toute la frivolité conciliable avec l'assassinat ; pouvant être esquissé par Marivaux à la condition d'être ressaisi par Tacite. »
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