Les chansons de geste, chansons d'histoire romancée, sont des poèmes qui narrent les hauts faits, les guerres, les drames imaginaires et les légendes pieuses d'illustres personnages historiques ou inventés. Composées par des trouvères, dont on vante parfois le savoir et la noble naissance, colportées par des jongleurs qui hantent les palais et battent l'estrade, les quelque quatre-vingts chansons conservées constituent l'ensemble le plus important de la littérature française des origines.
1. La genèse
• Les doctrines
Les plus anciennes des chansons connues remontent à la fin du xie et au xiie siècle. Visiblement remaniées, contenant des allusions à des chants inconnus, elles ne sont pas les premières qui aient été écrites ou chantées. Comme elles célèbrent des hommes morts depuis longtemps, on a cru qu'elles venaient de loin, voire que leur matière devait remonter au temps de Charlemagne et de Clovis. De savantes expéditions furent donc organisées pour repérer les sources du fleuve épique et pour en tracer le cours souterrain. L'enquête fut longue et admirable. Elle ne ramena que des queues de poisson, des « souffles épiques », des allusions à des vulgaria et à des barbara et antiquissima carmina, dont on ignorait le contenu. En fait, au-delà du xie siècle, c'était l'« universel silence » des siècles et des scribes.
On expliqua ce silence, que la raison ne saurait admettre, par la mystique du génie populaire. Si les chants s'étaient perdus, c'est qu'ils étaient les créations spontanées d'une légion de rhapsodes incultes, qui se transmettaient de bouche à oreille et de siècle en siècle, les souvenirs et les gesta des héros. C'est donc de l'amalgame d'une foule de cantilènes que se seraient formées, par une sorte de processus darwinien, les chansons qui paraissent au bout d'une nuit trois ou cinq fois séculaire.
Apparemment décousues, elles furent mises en pièces afin qu'elles avouent, par leurs incohérences et par leurs disparates, le fait de la composition collective, leurs naissances latentes, leurs transferts, leurs collages. Complaisantes et évasives, elles avouèrent tout ce qu'on leur demanda, sans jamais p […]
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