La brusque irruption, au sein de l'école de Paris, d'artistes issus des communautés juives de l'ancien monde slave et qu'aucune tradition artistique ne prédisposait à leur destin est un des événements caractéristiques du début du xxe siècle et dont les conditions ne se retrouveront peut-être jamais plus. Ces exilés profondément marqués par leur enfance et leur milieu natal ont dû, pour leur métier, tout apprendre en tirant tout d'eux-mêmes. Un étrange et saisissant génie émerge parmi eux, Soutine, qui ne pouvait peindre que devant le motif, mais en se laissant posséder par sa vision. Son registre se limite aux catégories les plus simples et les plus traditionnelles, paysage, portrait, nature morte, et dans chacune d'elles à quelques séries obsédantes où, quand la grâce le visite, la puissance tragique ou bien lyrique de son tempérament coïncide avec la splendeur miraculeuse de la touche.
1. Une irrépressible vocation
Dixième d'une misérable famille de onze enfants, Chaïm Soutine naît au petit village lituanien de Smilovitchi, près des rives de la Berezina. Dans cette obscure bourgade où la maison de prières n'avait aucun décor, il ignore l'atmosphère de chaleur patriarcale et de poésie mystique évoquée par Chagall dans ses souvenirs de Vitebsk. Il n'y connaît que la faim, les coups, les humiliations, l'hostilité d'un entourage qui s'oppose à son incompréhensible et scandaleuse vocation. À sept ans, ses parents l'enferment durant deux jours à la cave pour avoir troqué des instruments de cuisine contre des crayons de couleurs. Chassé de l'école en raison de son caractère difficile et de son humeur instable, il se réfugie dans l'immense forêt qui cerne le village, en subit l'envoûtement panique. Il est cruellement battu par la famille du rabbin, dont il veut faire le portrait.
Il s'enfuit à la cité voisine de Minsk, suit des cours de dessin, gagne ensuite Vilna, fréquente l'école des Beaux-Arts. En juillet 1913, à vingt ans, il débarque à Paris au plus haut de la révolution […]
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