3. Un tissu d'antinomies ?
De prime abord, la vie, l'âme, l'art de Catulle semblent pétris de contradictions irréductibles. Contradictions entre le libertinage et la fidélité à la domina ; entre l'adhésion aux modes de vie très relâchés d'un cercle de viveurs et un attachement désespéré aux plus nobles valeurs morales de la tradition ; entre l'impulsivité sans contrôle et une autocritique non dénuée d'humour ; entre les raffinements aristocratiques du plus docte hellénisme et la pétulance d'un vérisme populaire nourri d'obscénités et prompt à la diffamation ; entre une combativité d'avant-garde ne respectant rien ni personne et la nostalgie d'un lointain passé idyllique unissant le Ciel et la Terre.
À coup sûr, ces conflits et cette tension confèrent au lyrisme catullien un caractère dramatique et, jusque dans ses « incohérences », un incontestable dynamisme juvénile. Au surplus, dépassant nettement les canons esthétiques alexandrins, l'art catullien se mue en instrument d'élucidation dans les dilemmes pathétiques : l'écartèlement odi et amo, « je hais et j'aime », est éclairé par l'antithèse (épigr. LXXII et LXXV) entre amare, le désir surexcité par la jalousie, et bene uelle minus, la réduction de la tendresse à base d'estime.
Tout bien considéré, quand on parle de Catulle, ce n'est pas le mot « antinomies » qu'il convient d'employer. Il est préférable de parler soit d'amples « oscillations » soit de « révisions déchirantes ». À n'en pas douter, goûtant dans toute leur plénitude les splendeurs de la nature (épithalame LXII, 39-42 et 49-53 ; poème LXIV, 269-275 et 278-291) et les charmes de la juvénilité (pièces V, VII, XLVIII et LXI, qu'on a comparée au Cantique des cantiques), Catulle a souvent essayé de faire sienne une philosophie de l'existence substituant l'intensité du plaisir à une impossible durée. Mais un grand besoin de sécurité dans les affections sentimentales et les exigences d'une sensibilité très fraternelle l'ont conduit, aux heures graves, à mesurer la vanité de cet hédo […]
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