3. L'image, l'espace, l'acteur
Que le cinéma soit l'instrument privilégié d'une telle quête ne surprendra personne. C'est en explorant les ressources de l'image, de l'espace, du jeu des acteurs, que Saura parvient à animer les situations les plus plates.
L'image (album de photos, tableaux de famille, vision, souvenir, fantasme) ouvre une brèche dans le tissu lisse des conduites familières. Nous sommes aux antipodes de Proust, quoi qu'on en pense, car celui-ci éprouve du bonheur à renouer le fil de la mémoire tandis que Saura découvre l'image comme déchirure, violence, aveuglement (c'est la métaphore de la torture dans Les Yeux bandés : voir fait mal comme une lumière trop vive). L'image est effraction, révélation brutale d'un domaine où l'on est en danger de mort. Ainsi, la vision inaugurale de Cría cuervos mêle les gémissements du plaisir aux râles de l'agonie. La petite Anna découvre dans la pénombre d'une chambre son père avec une jeune femme qui s'enfuit précipitamment. Elle s'approche, constate que son père est mort. Elle gardera son lourd secret. L'image est transgression, culpabilité, angoisse. Voir, c'est accéder à ce qui est interdit. C'est lire entre les mots, percer les remparts protecteurs du langage.
L'espace est une invitation à demeurer. Dans tous les films, les personnages s'installent quelque part pour entreprendre le voyage imaginaire. Paysage désert de Castille dans La Chasse, maison suspendue dans la vieille ville de Cuenca (Peppermint frappé), villa-blockhaus dans La Madriguera, maison isolée dans le vallonnement des collines (Anna et les loups), maison de campagne au milieu des champs (Elisa vida mía), cimetière en Castille, plaine de Ségovie, encore, dans La Cousine Angélique.
L'espace, vide et silencieux, s'offre aux rencontres les plus inattendues. La banalité du décor, sa platitude même sollicitent l'irruption du fantastique. Saura sait peindre les lieux les moins pittoresques, les actions les plus ordinaires (le repas d'anniversaire dans la maison de campagne au d […]
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