2. Une poésie conceptuelle
• D'ombre et de temps
L'ombre, le crépuscule, les ténèbres, la nuit apportent au poète une clarté que le jour lui refuse, que le jour trouble. L'ombre donne accès à un ordre d'êtres et d'objets dont la figure extérieure n'apparaît pas au regard mais que l'œil de l'esprit appréhende avec une netteté d'autant plus grande qu'il en a une représentation seconde et quintessenciée. Ce qui accapare l'attention du poète n'est pas ce qui se voit, mais ce qui se conçoit. La nature devient le chiffre d'un rapport qu'il établit avec le monde par sa volonté d'« annuler la créature » pour accéder au « profond instinct d'exister ». L'ombre est le lieu de cette « complétude » recherchée, le crépuscule est l'heure de la conscience et de la révélation de la géométrie cachée et énigmatique du « noyau du monde ».
Le motif de l'ombre renvoie au temps considéré par le poète comme « sa matière ». De ce temps, midi est le centre et l'assise reconnue, la plus belle heure entre toutes parce qu'elle unit et sépare ombre et lumière, l'heure où « se consomment les noces de ce qui vit et de ce qui a vécu ou va vivre ». Le jour, d'une nature aussi paradoxale que la nuit, réunit, d'une part, les crépuscules dans sa lumière et dans son espace temporel et, d'autre part, dégage trois moments crépusculaires : le présent, le passé, l'avenir. Ce dernier n'apparaît pas toutefois dans l'œuvre comme une dimension de projets réalisables ; il y entre comme une provision de l'époque présente, que le poète chante exclusivement, puisqu'elle est l'espace où le concept est engendré, et la poésie de Carlos Drummond de Andrade est une poésie conceptuelle. Le présent investit constamment le passé ; de même que l'avenir est provision du présent, le présent est provision de passé et, pour parler comme le poète, « s'élide » dans le passé lors de l'« annulation » de la créature. C'est pourquoi le poète nie le temps et propose son œuvre comme étant « sans temps ». Il en exclut donc l'événement – l'événe […]
… pour nos abonnés, l'article se prolonge sur 2 pages…



